Marionnettes portées disparues

Stéphane Méliade

Marionnettes portées disparues --

À JP Clemençon, façonneur façonné.

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( Fragments, feuilles d'un journal dispersé. Nous n'avons pas réussi à reconstituer la chronologie des pages. Transmis au Renseignement pour contre-expertise)


(...)

De temps en temps, elle pose la marionnette pour venir écrire dans mon journal. Des poèmes, qu'elle traduit dans notre langue.
Je les lis à Wieselowski.
Elle patiente, le temps que chacun de nous ait bien compris. Puis elle reprend son ouvrage.

(...)

Elle nous a parlé presque sans accent.
"Savez-vous pourquoi nous sommes en guerre ? Parce que nos gouvernements ont décidé que nos peuples ne devaient pas connaître l'existence de ce lieu.
Vous vous battez contre vous-mêmes. Et quand vous êtes partis, nos propres soldats viennent aussi nous tuer".

(...)

C'est moi qu'elle a représenté. Je renonce à tenter de le démontrer une nouvelle fois au sergent. Pourtant, tout les détails y sont.
Elle parle de moi avec ses mains.
Wieselowki croit être le sujet. Si cela lui fait du bien, je ne le contredirai plus. L'important est de l'avoir rencontrée, elle.
Je n'ai plus envie d'avoir raison. J'ai envie de vivre.

(...)

L'envers d'une explosion, une aspiration qui rassemble, des graines qui se réunissent autour de sa bouche.
Elle sculpte.

(...)

Courtes ou longues, les pièces de toutes dimensions se valent.
Celle qui veut bien faire laisse tremper longuement.
Elle attend trois automnes avant d'en dévoiler la couleur. *

(...)

Ici, il n'y a pas la guerre. Il n'y a jamais eu la guerre.
Le monde, les mondes, celui en guerre et celui en paix sont un décor, un rideau placé devant ce village et les autres villages de son espèce.
Eux seuls ont rang de planète.

(...)

Elle nous a fait tomber doucement, parce que nous étions sur le point de nous battre, Wieselowki et moi. Nous sommes en désaccord au sujet de nos visages et de l'homme qu'elle sculpte.
Elle nous relèvera quand il n'y aura plus que de l'amour dans notre esprit.

(...)

Wieselowski s'est agenouillé. Il y a dix minutes, il ne croyait ni à dieu ni à diable. Maintenant, il pleure. Il a laissé son fusil par terre et je ne le rappelle pas à l'ordre. J'ai laissé le mien aussi.

(...)

Nous nous sentons devenir durs, agréablement compacts.
Cohérents.
Quelque chose travaille mon flanc. Je ne dis rien. Je n'ai plus rien à objecter à la vie.
Je m'affine, me précise.

(...)

L'eau bien fraîche perle goutte à goutte en clapotant.
Et le chemin pour y pénétrer se perd dans le noir.
Loué soit le scupteur qui l'a taillée avec talent **

(...)

Je regarde Wieselowski dans les yeux. Ma tête est le seul endroit de mon corps que je peux encore bouger.
C'est bon de le regarder. Je l'aime. Je sais qu'il m'aime aussi.
Nous tournons avec la terre.

(...)

Je contemple la femme accroupie. Je sens que mon fusil est de trop.
Elle ne bouge pas. L'attitude de son corps ne me refuse pas, ne me recherche pas non plus. Elle est là, simplement.
Elle fait glisser le couteau, très doucement sur l'ovale à peine ébauché.
Maman avait le même geste du poignet, quand elle me faisait respirer sa peau, pour me calmer.
Je ne sais pas si je reverrai l'Indiana.

(...)

En même temps qu'elle pleurait sur les marionnettes, j'ai senti quelque chose de chaud couler le long de mon corps.

(...)

Nous ne sommes plus des marionnettes, nous nous souvenons que nous avons longtemps rêvé être immobiles.
Elle nous pose, nous pousse doucement d'un geste doux de son bras, pour que nous avancions.

(...)

Wieselowski me montre l'objet qu'elle tient, à moitié achevé.
Il sait très bien que je l'ai vu. Je ne vois plus que ça. Mais il a besoin de ce geste. Et moi, je désire qu'il le fasse. C'est comme un rituel pour entrer quelque part.

(...)

Mes lèvres forment les mêmes mots que les siennes. Nos yeux ne voient pas la même chose. Pourtant, notre admiration est identique.

(...)

Elle se tourne de nouveau vers nous : "Dans le delta du Bac Bo, on peut fréquemment assister à un spectacle de marionnettes à la surface d'un lac ou d'un étang. Voulez-vous cesser d'être des marionnettes ? Pour cela, je dois vous sculpter".
Sa voix nous guide à travers notre propre chair.

(...)

Je peux également bouger ma main. Elle est même très mobile, comme si elle avait acquis une vie indépendante, plus intelligente, plus libre.

(...)

J'écris, couché sur le flanc, je continue mon journal. La femme me regarde avec tendresse. Je sais qu'elle désire que j'écrive.
Cela me suggère le geste que j'aurais pour trancher les cordages d'un parachute. En écrivant, je tranche ce qui m'empêchait de voir le ciel.

(...)

En quittant les marionnettes, nous laissons des traces de notre éclosion, des traces vertes sur le bois.

(...)

"Dites-leur ! Dites-leur !". Je n'avais pas encore vu d'émotion sur son visage. Elle a étreint brièvement les marionnettes, puis est revenue à son expression concentrée. Je perçois qu'elle doit être bouleversée, et que c'est peut-être la première et seule fois de sa vie qu'elle se permet de pleurer.
Ses larmes ont coulé sur le bois des personnages.

(...)

Nous baissons la tête. Avons-nous tué son frère, son mari, sa fille, ce matin ? Non. Nous n'avons jamais tué. C'était une autre vie, sombre, violente, traversée de pantins qui nous ressemblaient vaguement, qui lacéraient le sol comme une pluie horizontale, d'un mort à un autre.

(...)

Toute une moitié du monde dressée l'une contre l'autre pour que nous ne rencontrions jamais cette femme et ses pareilles. Des millénaires de guerres pour continuer d'être des marionnettes.

(...)

"Vous êtes fou, capitaine ! C'est MOI qu'elle a sculpté !".
Au moment où Wieselowski va me frapper, nous tombons.
En même temps.
Elle ne veut plus que nous nous battions.

(...)

Mon corps est comme le
fruit du jacquier sur
l'arbre
Son écorce est
rugueuse, ses gousses
sont épaisses. ***

(...)

Je sais que chacun de nous deux croit être le modèle de cette femme, et je sais aussi que si une section entière se trouvait dans le village, chacun des hommes se verrait représenté, lui et lui seul.

(...)

"Dites-leur que tout est vivant."

(...)

(Fragments trouvés dans un village abandonné, près de deux marionnettes en bois sculpté.
Portés manquants le même jour : Capitaine Garrison, Sergent Wieselowski. 33eme Airborne. Disparus en opération.
Nous avons trouvé d'autres marionnettes, des dizaines de personnages en bois, et, détail étrange, elles portaient toutes des bourgeons)

06-08-2002


*, ** et *** Extraits de poèmes de Ho Xuan Hong, fin du XVIIIeme, Vietnam.