SIGMA CITY
Petit Georges mesurait cinq ou six centimètres, fait de matière rose à mi-chemin entre le plastique et le caoutchouc. Lorsque j’étais enfant, il prenait place dans tous mes jeux et représentait le monde extérieur, il matérialisait les clients de mon père, les fournisseurs, le receveur des contributions, enfin toute personne dont le nom était fréquemment prononcé dans les discussions des grandes personnes et dont le visage m’était inconnu.*
Miléna est la compagne de Georges, mais contrairement à la Miléna de Franz K. leurs relations seraient loin d’être platoniques. Quant à S City, ce serait une ville faite de la mémoire de toutes les villes ou lieux connus de Georges, ce qui n’empêcherait pas de rajouter quelques éléments imaginaires ; toutefois les notes qu’il consignerait dans son carnet ne se référeraient qu’à des bâtiments existants.
*A la réflexion, ce ne sont pas les personnages au visage inconnu que
Petit Georges matérialiserait mais plutôt celui qui peut parler
le langage des grandes personnes, celui qui peut avoir contact avec des personnes
aussi importantes et mystérieuses que le Comte de Brande (qui habitait
le château de Rivaulde et dont le parc était le but de chaque promenade
dominicale obligatoire) ou le docteur dont j’ai oublié le nom,
qui habitait la rue Boissière dans le lointain et étrange Paris.
L’architecture, c’est de la musique congelée.
Goethe
Sonate en mi mineur pour gamba et continuo de Telemann
--- « Les deux interprètes seraient nus, trop maigres et mal rasés.
L’orgue positif serait placé près des membrures du bateau
en construction, le gambiste sur la plate-forme, à l‘extrémité,
à la limite de l’équilibre.
Les spectateurs seraient assis à l’extérieur, sur des gradins de bois construits à la hâte.
Il ferait nuit, blafard, et peut-être même un peu mouillé. La double porte d’acier, mal peinte et vert foncé, séparerait les spectateurs des musiciens. Il ferait froid et silence.
Le premier son serait celui du roulement de la double porte d’acier.
Les lumières éclaireraient faiblement l’atelier, tout juste assez pour faire ressortir les corps blancs des interprètes.
La musique prendrait possession de l’espace, et à mesure que l’archet fouillerait le ventre de celle-ci, avec ce son nasal qui déchire plus qu’il ne coupe, seulement rendu supportable par la rondeur de la basse continue, l’éclairage ferait prendre conscience de l’environnement de planches et de copeaux, de sciure et de déchets de bois, de meubles et de chaises en fabrication ; un désordre involontaire issu de semaines de travail sans rangement ni nettoyage.
Quand la musique aurait été assez loin pour rendre aveugle, la lumière se concentrerait sur le corps des musiciens.
Et là, il faudrait trouver un système pour que les musiciens paraissent s’élever, qu’on ait l’impression qu’ils sont en lévitation.
Georges s’arrêta un instant puis reprit :
- « C’est comme ça qu’on fabrique des Anges. »
Il se tut, les yeux légèrement humides, le regard dans le lointain, un frisson suffisamment violent pour être visible lui parcourut le dos.
- « D. est morte il y a treize ans aujourd’hui … »
« Mais au fond, … personne ne meurt …
Si on a le nez de quelque ancêtre, il se peut très bien que l’on hérite aussi d’autre chose.
Il y avait bien sûr la mort qui stoppe les dialogues, qui laisse les questions sans réponses : mais ça, ce sont des histoires entre nous.
Prends par exemple les amibes, ce sont peut-être des formes de vie primitives, mais elles vivent. Elles se reproduisent en se divisant en deux et quand bien même des milliards auraient été écrasées, brûlées, empoisonnées, dévorées, celle qui vit dans l’étang en face est la même que celle qui était à l’origine de toutes les amibes il y a des millions d’années.
Si notre système de reproduction est un peu plus complexe (aussi plus plaisant), il est basé sur le même principe, il en est peut-être même la continuité … Un embryon possède une sérieuse quantité d’informations ; pas facile de naître sans casier judiciaire. (L’histoire d’Eve et de la faute originelle n’est au fond pas si stupide).
Au lieu de nous diviser en deux, nous nous divisons en milliards et chaque milliardième contient les mêmes informations que l’unité.
La grande différence avec les amibes, c’est que nous jouons le jeu en nous y mettant à deux, pour ajouter un peu de piment au jeu de hasard des combinaisons, et que d’autre part nous sommes tellement influençables.
Peut-être qu’il n’y a pas des vies, mais une Vie qui passe par tous les corps possibles et imaginables. »
Je suis immortel : mon âme se reflète dans celle de mon ami.
Cantate Michelangelo de Dimitri Chostakovitch.
La vie de Georges n’était pas un modèle de constance, il
vivait un peu comme un gosse sur la plage à marée basse, qui retournerait
chaque caillou espérant inlassablement qu’à la place des
crevettes, petits poissons noirs ou anémones (pourtant intéressants),
il trouverait quelque chose de merveilleux, d’inimaginable.
De temps à autre, il avait besoin d’infliger de grandes balafres à sa vie, lorsqu’elle devenait insipide, comme on se pince pour se persuader que l’on est éveillé.
Il avait, pendant un certain temps, cultivé des rêves de Robinson ; faire table rase, voir ce qu’il avait dans le ventre, une sorte d’ultime test, repartir seulement avec sa mémoire pour bagage et l’extrême ambition de réinventer la forme pure.
Mais ce rêve finit par se dessécher, se recroqueviller dans un coin de sa tête, et disparut sans crier gare, usé, cabossé, par la réflexion.
La tentative était sans issue, la forme pure est une utopie et même sûrement une absurdité ; cette forme aussi « parfaite » soit-elle n’a pas d’existence autonome, la matière doit être confrontée à l’environnement pour prendre sa forme.
Il en est de même pour l’architecture ; cette tentative d’isolement ne permettait que de résoudre plutôt mal que bien les problèmes de survie, et dans le meilleur des cas d’engendrer une architecture à la Facteur Cheval.
Plus tard, il s’était mis à peindre, une peinture faite d’un mélange de vitriol et de marteau-piqueur, une peinture sans issue qu’il aurait voulu thérapie, faite de grands éclairs d’énergie, comme ceux qui passaient dans sa tête, impossibles à canaliser. Il peignait à même les murs, refusant toiles et cadres comme pour mieux affirmer sa dérisoire volonté d’attaquer de front les constructions du monde. Peine perdue, aucun de ses gestes picturaux ne survécut au bail de location de ses nombreux appartements successifs.
La reconnaissance, le succès, étaient pour lui des preuves d’assimilation.
Il ne se sentait exister que dans la marginalité, la subversion. Toutes
ses entreprises comportaient des risques qu’il savait ne pas pouvoir vraiment
estimer et c’est ça qu’il aimait ; il voulait tout percevoir,
même si c’était en vrac, sans dialectique cohérente.
Il s’enivrait de l’incertain préparé avec la plus
extrême minutie, et c’est dans l’échec, à priori
inacceptable, qu’il faisait de véritables découvertes ;
cet échec qu’il disséquait, analysait, jusqu’à
ce qu’il devienne lui-même élément à part entière
d’une nouvelle structure.
Mais aujourd’hui il faisait con, comme il y a des jours où il fait
chaud, des jours où il fait froid ; il ne faisait ni beau ni mauvais,
ni gris ni humide, il faisait vide ; de ces jours où les somnifères
s’avalent sans mesure, où les revolvers partent tout seuls.
Il n’avait plus rien à dire, … peut-être que ça bourdonnait un peu dans sa tête …
Il s’endormit ; (ultime protection) assommé par le rien.
Il se réveilla trop tard, la tête lourde comme un lendemain de
cuite, erra dans l’appartement sans but précis, si ce n’est
celui de faire passer le temps, avec le secret espoir tout de même, que
ce temps lui indiquerait le chemin à suivre.
Mais il ne put se leurrer longtemps et sortit. La pluie ne le dérangeait pas, au contraire, après l’instinctive crispation entraînée par les premières gouttes, il se laissa aller au plaisir, comme si chaque goutte avait un peu de ses idées noires.
Il marcha ainsi sans but et ce n’est que lorsqu’il fut trempé que le froid le rappela à la réalité ; cette réalité-là n’avait rien à voir avec ses problèmes philosophiques : il fallait se chauffer et se sécher. Il poussa la porte du premier café venu, (peut-être pas tout à fait au hasard, c’était le seul du quartier qui était vraiment animé : trop de fumée, trop de musique et sûrement aussi trop de bière). Même s’il ne pouvait pas participer à cette vie, Georges avait besoin de la constater. Il se faufila vers le comptoir, se glissa sur un tabouret et commanda un café (sa commande sonnait faux à cette heure du jour, mais il n’avait pas envie de jouer le jeu), se brûla un peu à la première gorgée (les cafés étaient toujours trop chauds), puis sirota le reste lentement, ne parla pas, mais fit sien le cri de J. J. Cale, qui tournait sur le pick-up ; il aurait aimé communiquer par musique interposée.
Sournoisement, les problèmes remontèrent à la surface, les dettes, le manque de commandes, et surtout plus la moindre motivation. Marre de chercher du travail pour se nourrir, et de manger pour pouvoir travailler, surtout quand on a l’impression que ce travail n’intéresse plus personne.
Sans compter les huissiers qui lui rendaient visite et ne manquaient jamais de faire leurs petits sermons moralisateurs, pour justifier leur travail (ou pour se donner bonne conscience).
Et puis la solitude, l’immense solitude.
Il y avait bien encore dans un coin de sa tête, ce projet un peu fou de partir pour SCity, et cette lettre de ce Janos qu’il n’avait encore jamais rencontré, mais qui s’intéressait à son travail.
Surtout il y avait Milèna ; si Milèna était sa vraie raison, Janos serait le prétexte.
Il sortit du café, et se dirigea vers la gare.
La gare de SCity ressemblait à toutes les gares, enfin à celles
des grandes villes, où les trains partent ou arrivent, mais ne passent
pas, de ces gares aux voies multiples et parallèles, où les locomotives
viennent coller leurs tampons sur la traverse de chêne noir et gras du
butoir.
Une gare vraiment standard, qui sentait la gare, avec sa cour d’arrivée, sa cour de départ et sa salle des pas perdus, peut-être juste un peu plus grande et plus cosmopolite que les autres.
Georges se dirigea vers l’une des rangées de cabines téléphoniques (l’espace d’une seconde il associa l’image des cabines téléphoniques à celle d’urinoirs, à cause peut-être de la semi - intimité des têtes enfermées dans les bulles de plexiglas et des files d’attente où chacun choisit sa place en pronostiquant sur les temps d’occupation).
Il essaya d’abord de joindre Milèna, sans succès (il ne possédait qu’un vague numéro qu’une connaissance commune mais lointaine avait griffonné sur un morceau de papier), il composa ensuite le numéro de Janos (sans grande envie après son échec pour contacter Milèna), et fut presque satisfait d’entendre la secrétaire lui annoncer que Janos était absent pour quelques jours.
Il se dirigea vers la file d’attente de taxis et se fit conduire vers un hôtel bon marché.
Les jours qui suivirent, il n’eut d’autres occupations que de marcher dans la ville, et de chercher à contacter Milèna.
Et Georges marcha, et marcha même beaucoup.
C’est au hasard d’une de ses errances qu’il découvrit à la périphérie ouest du quartier des affaires, pas très loin de la maison de Janos, une sorte de cathédrale à l’image gothique, dont la structure était de béton armé, brut de décoffrage et l’ornementation (ou du moins ce que l’on appelle ainsi aujourd’hui), chapiteaux, clés de voûte, structure des vitraux : en acier inoxydable.
L’impression était brutale, coûteuse sans pardon ; c’est peut-être ça qui rapprochait ce bâtiment de son modèle gothique : un espace où le purgatoire était oublié.
Il est un fait, et ce n’est pas par hasard, que cet édifice contrastait fort avec le reste de l’environnement où il avait été planté. C’est au milieu du quartier chaud (ou plutôt fiévreux, au sens maladif du terme) que la cathédrale se trouvait, non pas plantée, mais plutôt dressée, comme un pal symbolique.
Le quartier chaud de la ville était une sorte de croisement de Pigalle et de Wall Street, pas le Wall Street de l’Echo de la Bourse, mais celui de l’intérieur, celui des fourmis de la finance, des cris, des envolées et des descentes en flamme, celui des délits d’initiés et des call-girls haut de gamme.
Autre caractéristique de cette cathédrale : elle ne possédait pas de vitraux de couleur, mais seulement de verre transparent, afin que la lumière reste féroce, impitoyable. La symbolique de la lumière chargée d’images aurait permis des interprétations ; Dieu devait rester visible à l’œil nu.
Georges pensa à Torquemada.
L’Inquisition n’était pas loin !
Le bâtiment l’avait troublé, il marcha aveugle, l’esprit
encombré de multitudes de questions qui s’empilaient, se croisaient,
se chevauchaient, sans trouver d’ordre.
Le mélange de morale et de religion, cette religion qui était si importante, cette histoire parmi tant d’autres pour laquelle on tue ; l’apparente nécessité de donner un but à la vie devait-elle absolument passer par cette histoire tellement fragile, que la moindre attaque pouvait détruire ?
Est-ce parce qu’elle était si fragile qu’il fallait la défendre avec tant de hargne, ou était-ce l’horreur du meurtre qui la rendait crédible ?
Et si la morale était une manière noble de régler l’ordre social, elle n’avait rien à voir avec la ou les religions, la religion était, pour Georges, par essence amorale, hors logique, hors normes. C’était pour lui un moyen d’appréhender, à travers le chaos, un ordre indéfinissable, l’infini, autrement que par les équations, un espace où il pouvait ranger provisoirement ses différends avec la raison.
Plein de sensations et la raison ne suit pas .
Alors on invente la religion.
Mais devenant de plus en plus rationnels, on lui fait parler le langage de la
raison, et on la tue.
Ils se sont arrêtés de parler latin sous prétexte que personne
ne comprenait, sans même se rendre compte qu’il ne fallait pas comprendre,
ils ont fait chanter au peuple des cantiques débiles dans la langue du
terroir sous prétexte que le contrepoint était trop compliqué
et le contre-ut trop difficile à atteindre.
En passant devant une cabine téléphonique il essaya à nouveau de contacter Milèna (c’était devenu une sorte de réflexe).
Pour la première fois, il eut une réponse, mais une voix étrangère l’informa que Milèna avait déménagé et que sa nouvelle adresse était inconnue.
Triste il regarda sa montre ; le temps passait en se foutant pas mal de ses
peines de cœur et il dut presser le pas pour arriver à l’heure
au rendez-vous qu’il avait fixé avec Janos.
Janos se faisait attendre et Georges commençait à trouver le temps long ; afin de ne pas céder à l’ennui il décida de chasser de sa tête le but de sa visite, et fixa son regard sur les murs jusqu’à y faire une sorte de promenade visuelle. Son attention se concentra tout d’abord sur le mur percé donnant accès au bureau de Janos et plus précisément sur le chambranle qui entourait la porte et finalement il buta sur la moulure de celle-ci. Ce n’est pas facile de passer d’un espace à un autre !
… Il revint en arrière et laissa glisser son regard sur le mur jusqu’à rencontrer à nouveau la moulure.
La première marche fut franchie sans difficulté, il poursuivit sa promenade, les formes s’arrondissaient, facilitant la progression. Tout allait bien, trop bien peut-être (il venait juste de s’apercevoir qu’il revenait en arrière) mais les formes étaient très douces et le surplomb fut franchi facilement ; sans savoir comment il se retrouva sur une sorte de toboggan sans la moindre aspérité pour se retenir. La glissade se ralentit pour s’arrêter à nouveau devant un obstacle qui parut cette fois insignifiant tant il était arrondi et de petite taille, de toute façon rebrousser chemin était impossible : un toboggan ne se prend pas à contre-sens. Il y eut bien encore quelques soubresauts, hésitations et finalement une petite chute ; mais le voyage était terminé : il se trouvait devant la porte au moment précis où celle-ci s’ouvrit ; Janos l’invita à entrer.
C’était un homme de grande taille où il était difficile de coller un âge, peut-être à cause d’une tête trop petite, d’un visage trop pâle, apparemment imberbe, mais surtout de grands yeux noirs (qui ne lui servaient certainement à rien tant ils étaient en permanence rivés sur une cible imaginaire). Il portait un costume gris (certainement de qualité) mais dont les manches et les jambes de pantalon étaient d’au moins cinq centimètres trop courtes.
(croquis de la corniche).
La première chose frappante en entrant c’était l’impression de désordre ou plutôt de confusion comme celle qui envahit la tête à certains moments. Les meubles, certainement de valeur, étaient tous plus ou moins endommagés et encombrés de piles de livres, la bibliothèque bourrée de volumes (certains très anciens) trop souvent manipulés sans précautions, une grande quantité d’instruments de musique, dont la plupart était certainement hors d’usage, mais qu’il conservait comme les fétiches d’un monde magique. Au mur, quelques tableaux, et la photo d’une fillette soigneusement encadrée, mais jaunie ; près de la cheminée, un fauteuil recouvert de tapisserie usée, lui aussi encombré d’objets divers, et près du fauteuil, deux minuscules pantoufles vides de pieds. Devant le bureau une chaise vide où d’un signe de tête il invita Georges à s’asseoir.
Janos se dirigea vers le pick-up et choisit, parmi une pile de disques, les variations Goldberg de Bach, puis fouillant dans une montagne de papiers, en sortit quelques plans qu’il déroula sur le bureau, devant Georges qui les contempla sans y comprendre grand chose. Les dessins étaient pleins d’annotations manuscrites, souvent superposées ; il y avait même ça et là quelques mesures de musique, rendant les plans encore pus incompréhensibles.
Janos tenta de faire comprendre à Georges le but de son projet, mais sautait souvent d’une chose à l’autre et le fil de ses explications finit par s’emmêler.
Il dut se rendre compte des difficultés que Georges avait à le suivre et ils se quittèrent en se fixant néanmoins un nouveau rendez-vous.
Georges sortit de chez Janos comme un zombie, enivré par le flot de paroles,
par toutes ces réflexions jetées pêle-mêle dans sa
tête, impossibles à digérer immédiatement. L’entretien
n’avait été qu’un long monologue ; Janos avait un
immense besoin d’auditoire.
Ce n’est qu’en arrivant sur le pont reliant la vieille ville au quartier des affaires qu’il reprit lentement conscience de ce qui l’entourait. Il s’arrêta au milieu, regarda la rivière, sans vraiment la voir, et décida de s’asseoir sur une des poutres extrêmes, les pieds dans le vide. Le pont était une sorte de « no man’s land » entre les deux parties de la ville et Georges s’y sentait bien. Après avoir apprivoisé son vertige, les paroles de Janos refirent surface ; une chose était certaine : Janos méprisait l’art et la modernité qui, à son avis, n’intéressaient que l’historien et le critique et qu’il soupçonnait d’intentions mercantiles.
Si l’art et la modernité pouvaient être considérés comme des définitions permettant à la rigueur de classer des situations, il refusait de les employer comme but ou même comme moteur.
Pour lui, il s’agissait d’éléments imprévisibles qui apparaissaient quelquefois au fil de l’action et dont, en aucun cas, il ne pouvait être le maître, et bien que n’ayant aucune amitié pour la philosophie marxiste, il avait fait sienne l’idée qu’il plaçait l’art non pas dans l’action du « créateur », mais dans l’œil du spectateur (s’il n’était pas endoctriné).
Quant à l’histoire, il la plaçait au même niveau que la biologie : une permanente confrontation entre l’élément et son milieu, et l’histoire, ou ce que l’on appelait évolution, n’était qu’une vision dans une dialectique donnée ; il suffisait de changer de dialectique pour changer d’histoire et que l’évolution se transforme en régression. Ses pensées s’embrouillaient. C’est à nouveau le pont qui retint son attention, le rythme des rivets assemblant les profils d’acier, la rouille, la peinture écaillée.
Il détacha une écaille de peinture verte repoussée par
la rouille, examina les multiples couches et essaya de les compter.
La rouille qui repoussait la peinture à de nombreux endroits l’entraîna vers l’idée de ruine. (Dans la ruine, ce n’est pas le vestige du passé qui est attirant, mais l’image d’une œuvre, même relativement récente, sur laquelle le temps et ses griffures deviennent une composante visible, même si c’est par la dégradation ; une preuve de survivance, comme la balafre sur la poitrine de l’homme bronzé est la preuve matérielle qu’il est possible de survivre au couteau ou aux griffes du tigre et à la rudesse du climat ; cela devient même quelquefois un atout supplémentaire de séduction).
Il fit l’inventaire de tous les subterfuges utilisés afin de « valoriser » les objets, la patine, la fausse usure, etc … il se rappela les petits nuages d’or utilisés dans la peinture chinoise, symbolisant le temps ; mais ça, c’était une autre histoire …
Doucement, les images se blottirent tout au fond de sa mémoire, jusqu’à devenir imperceptibles ; il somnola, sans toutefois se laisser aller au sommeil, de peur de tomber.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, il leva la tête et, fixant le bleu foncé du ciel, y découvrit une étoile …
3600 X 24 X 300 000 X 365 X 14 000 000 000 = 132 451 000 000 000 km
Il se remit en marche, un peu au hasard, et c’est par désoeuvrement
plus que par intérêt qu’il pénétra dans la
salle de concert ; le compositeur était totalement inconnu et le nom
du chef ne lui disait rien, peut-être y avait-il aussi un peu de curiosité
: il voulait se rendre compte si cette salle ressemblait à toutes les
autres, avec ses fauteuils recouverts de velours rouge usé, son odeur
d’obscurité moite, des tas de moulures en stuc complètement
« Néo » à la fausse dorure écaillée
et surtout sa série de médaillons prétentieux représentant
systématiquement, en bas relief, les portraits de F. Liszt, R. Wagner,
L. van Beethoven, R. Strauss, et quelques autres figures illustres du romantisme
si la taille de la salle le permettait.
Cette fois il fut agréablement surpris ; si l’extérieur du bâtiment devait dater du début du dix-neuvième siècle et de nombreuses fois grossièrement restauré, l’intérieur était résolument contemporain et assez surprenant. Georges savait, par expérience, que les concerts ne débutent jamais à l’heure et commença à examiner les détails de construction ; lorsque les lumières de la salle s’éteignirent et que celles de la scène s’allumèrent, il sursauta légèrement.
Le chef d’orchestre était debout, très droit, totalement immobile, les bras tombant, légèrement écartés du corps, anormalement pâle, le front moite, les yeux fixes, trop grand ouverts …
Quand le temps devint perceptible puis pénible, il leva très lentement les bras, d’une manière parfaitement synchrone, légèrement au-dessus de l’horizontale, s’arrêta à nouveau, les yeux toujours aussi fixes, toujours aussi ouverts.
Au moment où on ne s’y attendait plus ou « trop »,
les bras montèrent de quelques centimètres et brusquement se baissèrent,
il ferma les yeux. Dans un ensemble parfait les neuf violoncelles, les trois
trombones, attaquèrent une sorte de respiration au rythme d’une
marche lente, presque solennelle ; les bras du chef ondulaient légèrement,
faisant plus penser au vent qu’aux vagues.
La mélodie se déroulait sous forme de fugue, évoluant imperceptiblement,
se déplaçant comme une onde à travers les trois groupes
de violoncelles, les trombones aiguisant l’attaque rythmique trop ronde
des cordes, comme les crêtes d’écume sur le haut des vagues.
(Les trombones ont de petites épines sur les branches comme en ont les
églantiers sur leurs branches).
Et dans ce flux et reflux de trombones et violoncelles soutenus par le roulement des timbales, indiscernables mais que l’on sentait présentes, le petit cri plusieurs fois répété d’un violon, avec ce côté nasal, grinçant, de l’archet frotté trop près du chevalet (comme la peur qui déforme la voix) et qui disparaît sans que l’on s’en aperçoive, noyé ou rejeté sur la plage.
Lorsque la rythmique était devenue intuitive, la mélodie suffisamment complexe, sans toutefois avoir perdu la mémoire de la phrase initiale, les violons et deux flûtes alto s’associèrent à l’évolution de la fugue et lentement se mirent à vivre une existence autonome ou plutôt les hoquets, les caresses, les trébuchements d’une respiration, avec un décalage microscopique du rythme ; les sons s’écartant de la tonalité dominante mouraient immédiatement. Et tout cela pour arriver à un point où il était impossible de séparer la cadence de la mélodie ; ils ne formaient plus qu’un, comme les vagues se terminant à l’horizon.
C’est en sortant de la salle de concert qu’il aperçut Miléna.
Et même s’il avait perdu son image dans la foule, il était
plus qu’heureux de l’avoir aperçue, et surtout sortant de
la salle de concert. Il avait maintenant la certitude qu’il la retrouverait,
et puis cette musique, ils l’avaient partagée et c’est ça
qui importait. (Georges supportait de plus en plus difficilement d’écouter
de la musique seul. Dans son appartement, il avait même pris l’habitude
d’ouvrir les fenêtres et d’augmenter le volume à chaque
fois qu’un passage devenait sien, avec l’infime mais tenace espoir
qu’au hasard de passages sous sa fenêtre, une oreille inconnue puisse
à la même seconde partager ses émotions.)
Arthur devait avoir dans les dix ou douze ans ; yeux noirs, cheveux noirs, solitaire et surtout très rêveur. C’était un des nombreux enfants de la vieille ville partageant sa vie entre le chapardage, l’étrange métier de cireur, et l’école s’il restait du temps ; mais c’était le seul à avoir rencontré Georges, il en tirait d’ailleurs une certaine fierté : connaître l’étranger, c’était comme être plus près du mystère.
Je ne sais comment ils se sont rencontrés, mais ce que je sais, c’est qu’ils se croisaient souvent sur le pont lorsque Georges se rendait dans le quartier des affaires.
Arthur connaissait tous les coins et recoins de la ville, ses dangers, ses obstacles, mais aussi « les terrains de chasse », les lieux de plaisir ; c’était son terrain de jeu (si toutefois le jeu existait tellement il était lié à la vie). Un jour il lui montra un endroit « secret » sous le tablier du pont, difficile d’accès, un peu dangereux, très près du vide, mais tellement tranquille. Ils s’assirent côte à côte sous l’une des poutres. Georges ne posa pas de questions ce jour-là, ils parlèrent seulement de choses et d’autres. Lorsque le soleil fut suffisamment bas, la lumière moins vive, Arthur lui raconta l’histoire suivante :
" Il y a très longtemps, du temps où les hommes n'avaient
pas
encore inventés les échelles, vivaient dans une ville de province
de
taille moyenne madame Machin et son fils Adam. Rien de bien
particulier si ce n'étais qu'Adam "souffrait" (du moins c'est
ce
qu'en disaient les voisins) d'une étrange infirmité : son bras
gauche était anormalement long, si long qu'il pouvait sans
difficultés se gratter les pieds en restant parfaitement droit.
Adam ne se plaignait pas particulièrement de son sort et si pendant
les premières semaines de l'école primaire, il dut subir les
railleries de ses camarades, la supériorité qu'offrait son infirmité
pour aller chercher le ballon dans la gouttière ou entre les branches
de l'arbre compensait les moqueries qu'il devait, il faut bien
l'avouer, encore quelquefois supporter.
Sa mère, plus soucieuse de normalité (d'ailleurs largement soutenue
par les voisines qui ne manquaient jamais , lorsqu' elles se
croisaient sur le palier, de prononcer quelques paroles
condescendantes du genre :-« Ma pauvre madame Machin c' est tout de
même bien triste , pourquoi faut-il que ce soit à vous que ça
arrive , comme si vous n'aviez pas assez de misères comme ça »
- et
bien d' autres formules de ce genre ; certainement plus par soucis de
montrer leurs différences que par compassion .
Donc, madame Machin alla avec son fils consulter les docteurs et, de
docteurs en docteurs, de spécialistes en éminents spécialistes
la
conclusion fut que l'on devait opérer le petit Adam.
Là les problèmes commencèrent : l'opération était
une première et
coûterait fort cher ; madame Machin n'était pas riche ; l'argent
que lui rapportaient les ménages suffisait tout juste à payer
le
loyer et à les nourrir chichement. Ni Adam, ni sa mère n'en
souffraient : depuis la mort du père elle avait appris à vivre
de
peu .Tricoter ou raccommoder faisait partie des choses qui la
rendaient sereine et même un peu fière tant elle était convaincue
de
l'immense utilité de ces actions.
Pour en revenir à l' opération du petit, les difficultés
survinrent , lorsqu' à l' avis des spécialistes , tous plus éminents
les uns que les autres , Adam ne souffrait pas à proprement parler
d'une maladie , mais plutôt d' une malformation inélégante
et , ça,
c' était du ressort de la chirurgie esthétique qui, comme chacun
sait
( à part quelques cas exceptionnels) n' était pas remboursée
par la
sécurité sociale . Madame Machin se résigna et Adam grandit
ainsi,
sans problèmes majeurs.
A sa sortie de l'école (ou il avait obtenu d'excellents
résultats) il trouva une place d'aide-comptable dans une petite
société de la ville. A part son coté un peu renfermé,
il s'
acquittait fort bien de sa tâche et même, je dois dire, avec un
certain zèle. On avait l'impression que la qualité de son travail
était son seul soucis dans la vie : il n'allait jamais au café
avec
ses collègues, les filles, à cause peut être de sa grande
timidité, il ne les abordait jamais. Enfin sa vie se déroulait
de
façon très ordonnée entre son bureau et le petit appartement
qu'il
occupait maintenant seul (sa mère étant décédée
à un âge d'ailleurs fort avancé).
Tout semblait vouloir continuer ainsi jusqu' à sa retraite ; et l'
idée de l'opération lui était totalement sortie de la tête
tant sa
différence était intégrée à sa vie. C'était
le problème des
autres, pas le sien.
Un matin d'été particulièrement ensoleillé, les
paysans des
environs découvrirent quelques sauterelles dans leurs champs ; des
sauterelles particulièrement grosses et voraces. Bien qu'habitués
à
ces invasions périodiques, elles suscitèrent un peu plus d'
inquiétude que de coutume.
Après quelques jours, tout le monde prit conscience qu'ils' agissait
cette fois ci d'un véritable fléau : ces sauterelles dévoraient
tout
sur leur passage et arrivaient de plus en plus nombreuses. Elles
étaient d'une telle voracité qu'elles dévoraient non seulement
les
graines dans les champs, mais aussi les plantes et leurs racines, les
fruits, les légumes. elles devinrent si nombreuses qu'elles
s'attaquèrent aux animaux, dévorant les poules, les canards, les
vaches, les cochons, puis ce fut le tour des sucres d'orge, des
babas au rhum et des glaces à la framboise etc.; quand tout fut
mangé, elles allèrent voir plus loin.
La panique s'installa dans la ville. Chacun se mit à faire
l'inventaire de son garde manger; les magasins furent pillés. Adam,
au lieu de rentrer comme à l'habitude directement de son travail,
fit un tour dans les champs dévastés, les poulaillers vides, les
étables silencieuses. Il ne restait rien si ce n'était un pommier
caché dans la cour d'une ferme des environs. Il en fut surpris, mais
sans plus. Ce n'est que sur le chemin du retour qu'il se mit à
penser à ce pommier.
La conclusion était simple : les sauterelles aimaient tout sauf les
pommes. De retours dans son petit appartement, au lieu de faire
l'inventaire de ses provisions (les pilleurs s'en chargeraient
certainement dans quelques jours), il se mit à remplir un petit sac
de voyage avec ce qu'il considérait comme nécessaire (il n'avait
aucune expérience de ce genre d'exercice) et tant bien que mal
finit par trouver une sorte de compromis entre l'indispensable et le
poids, jeta un dernier regard sur ses souvenirs, son appartement et
sortit sans même fermer la porte.
Adam marcha jusqu' au pommier et, grâce à son bras anormalement
long, cueillit quelques pommes sans difficultés.
IL marcha ainsi pendant des jours, évitant soigneusement les villes
qui étaient certainement des lieux de pillage et de bagarres (la
famine se faisant de plus en plus sentir).
IL marcha de pommiers en pommiers (les pommes des branches les plus
basses avaient bien entendu été cueillies, mais Adam pouvait
atteindre sans problèmes celles des branches les plus hautes.
Il constata très vite que la famine avait décimée toute
la
population. A cause peut -être se son habitude de la solitude, il
n'en fut pas particulièrement affecté et continua sa route et
sa
cueillette. Quand la fin de l'automne arriva, il se souvint de sa
mère et de son habileté à conserver les fruits .Il choisit
une maison
près de la mer entourée d'un verger et commença ses conserves
; il
en fit sécher (coupées en rondelles), en mit dans des bocaux qu'il
fit cuire et garda les plus belles qu'il disposa avec précaution dan
le grenier.
L'hiver passa sans problèmes ; ce n'est qu'au printemps qu'il
commença à souffrir de solitude (sa timidité qui l'y avait
jusqu'alors poussé avait disparu : le regard des autres n'existant
plus)
Sa décision fut prise : lorsque l' été serait de retour
il
reprendrait la route ; peut -être y aurait- il quelqu'un dans le
monde qui aurait survécu à cette famine ! ....
Adam entreprit la construction d'un bateau ; si la nourriture
manquait, les matériaux eux ne manquaient pas.
Quand le bateau fut prêt, il le remplit du reste de ses conserves et
hissa les voiles. Il navigua ainsi longtemps et après un mois ou deux
finit par échouer, sans trop de brutalité, sur une plage.
Déception ! Là aussi les sauterelles étaient passées,
il ne restait
rien. Il était néanmoins décidé à poursuivre
ses recherches et
cultivait même le rêve secret qu'une très jolie fille avait
peut-être
quelque part, comme lui, survécu à la famine. Chance inouie, sur
ce
continent qu'il se mit à explorer (l'Afrique je crois) il y avait
aussi des pommiers ! … Un peu au hasard, il marcha et marcha même
longtemps. Un beau matin, il fut réveillé par une voix très
douce
fredonnant une chanson ; croyant rêver, il se frotta les yeux puis
certain d'être bien éveillé, regarda autours de lui. Dans
une
rivière toute proche, une fille, très belle, se baignait. Il l’
observa longtemps, sans bruit, de peur de l'effrayer,.....elle
avait, elle aussi un bras anormalement long ! ...
Ce qui devait arriver arriva, il se connurent et eurent beaucoup
d'enfants et de petits enfants. Chose surprenante : tous avaient des
bras d'égale longueur.
Elle s'appelait Eva et personne ne se souvient de leur histoire.
… Et il en fut ainsi chaque fois que Georges rencontrait Arthur sur le pont à la tombée du jour, ce dernier lui racontait une histoire …
Ce jour-là, il rentra directement. Janos lui avait trouvé un petit appartement dans la vieille ville ; un espace minuscule mais agréable et fort bien éclairé. Georges l’avait aménagé d’une manière étrange : un plancher de bois sombre, que l’on imaginait lourd, un mur de briques très ancien, mille fois restauré, inégal, mais uni par la peinture blanche et mate qui le recouvrait (uni dans le sens d’ union, pas de « monotone »).
Devant le mur, sur presque toute sa longueur, un bureau ou une table, très étroit, effilé, verni comme une lame brillante ; sur le mur, deux appliques baroques, qui paradoxalement, ici, paraissaient austères et ne fonctionnaient pas ; pour tout éclairage, sur le coin gauche de la table, une petite lampe discrète mais charmante, peut-être parce que sa lumière était trop faible pour s’attarder sur les détails.
En fait ce que j’appelle bureau ou table devrait plutôt être nommé autel ou mieux altare, car Georges ne l’utilisait jamais ou du moins ne s’en servait que pour y déposer des choses invisibles et sacrées, des choses qui étaient encore en train de chercher leurs formes. Tous ces objets ou fétiches étaient quant à eux soigneusement rangés dans une petite armoire de chêne foncé, aux portes toujours closes et adossée au mur qui faisait face au « bureau ».
A part deux fauteuils usés, le reste de la pièce était vide, en attente.
Manger, dormir, boire et travailler, tout ça se passait dans une pièce exiguë située sur le même palier.
Il s’assit à son bureau, tira de sa poche un mouchoir, le posa devant lui, le déplia lentement, mit le petit morceau de terre cuite rouge qu’il contenait de côté puis replia le mouchoir et le remit dans sa poche.
Ce morceau de terre cuite (Georges l’avait trouvé dans les fouilles autour des tombes étrusques) devait être un fragment de poterie ; mesurant sept à huit centimètres, il était « décoré » de fines rayures présumées verticales à cause de la courbure du fragment et certainement tracées à l’aide d’un morceau de bois pointu. Il le saisit délicatement, l’examina longtemps, le fixant l’homme ou à la femme anonyme qui avait tracé ces petits traits parallèles il y a plus d deux mille ans ; finalement il décida de le coller dans le coin supérieur gauche d’une grande feuille de papier blanc et, comme s’il s’agissait d’une action toute naturelle, trempa sa plume dans l’encrier et continua à tracer sur sa page les mêmes petit traits ; sans intention particulière si ce n’est celle de continuer cette action entreprise il y a si longtemps …
On ne sait pourquoi, l’oiseau dans sa cage, au-dessus du bureau, s’agita et une de ses plumes rayée de noir et blanc tomba au milieu de la page ; Georges la colla délicatement à l’emplacement exact où elle était tombée puis continua sa série de traits jusqu’à la plume et là, changea de direction pour adopter celle qu’indiquait les rayures de celle-ci.
Quand la page fut remplie, il chercha deux punaises dans le tiroir de son bureau, et l’afficha dans le dernier espace libre du mur, recula de quelques pas et contempla son « travail » d’un air satisfait, puis alluma la télévision (son habitude de regarder « le journal » relevait plus de l’automatisme que de l’intérêt), mais cette fois son attention fut attirée par l’interview d’une jeune vietnamienne dans un camp de réfugiés. Elle avait le regard triste, le visage marqué par la souffrance mais était extrêmement belle et parlait le français avec un accent émouvant. Georges se surprit à lui souffler un mot qu’elle cherchait et lorsqu’une larme roula sur son visage ses doigts tendus pour caresser la joue s’arrêtèrent au contact froid de verre de l’écran.
A partir de ce moment, il se mit à haïr cette machine à sens unique.
Après de multiples détours dans le labyrinthe des ruelles de la vieille ville, le taxi stoppa devant le parvis de la cathédrale ; Georges paya le vieux chauffeur et contrairement à son habitude lui laissa même un substantiel pourboire, comme pour rendre la course plus conséquente ou solennelle. Il sortit du taxi et resta un long moment immobile. La construction était imposante et il ne put s’empêcher de faire la comparaison avec le building de N.B. Company, qui dominait le quartier des affaires, non pas parce que les deux bâtiments étaient respectivement l’un dans la vieille ville, l’autre dans le quartier des affaires, les plus renommés, mais parce qu’ils représentaient tous les deux (avec bien sûr quelques siècles d’intervalle) le m^me désir de verticalité parfaite, d’érection sans fin. La grande différence entre la cathédrale gothique et le gratte-ciel, c’est que ce dernier limite sa hauteur par épuisement (plus financier que technologique) alors que la cathédrale résout son problème de limite matérielle d’une manière inhérente à son architecture. Le building de la N.B.C. était de verre bronzé, sa surface ne prenait aucune initiative et se contentait de réfléchir l’image de ce qui l’entourait, alors que la cathédrale ! …
La tour de la N.B.C. avait dû être tronquée au quatre-vingt-sixième étage, certainement par limite de budget ; la tour de la cathédrale était pyramidale (ce qui est déjà en soi une manière géométrique de résoudre le problème de l’infini), de plus les volumes semblaient se volatiliser à travers les volutes organiques des feuilles d’acanthe et pour terminer l’édifice ou plutôt ne pas le terminer, un ange était placé au sommet, ses ailes faisant la liaison idéale entre la matière palpable et l’air (ou l’esprit).
Ce qui était vraiment intéressant, ce n’était pas le nombre de mètres érigés, mais de quelle manière on s’arrêtait !
On accédait de plain-pied à l’entrée du building ; pour accéder au parvis de la cathédrale, il fallait gravir douze marches (peut-être pas douze au hasard).
Le portail immense était encadré de successions de colonnes, puis de niches abritant des tas de saints et se prolongeant jusque dans l’ogive, le tympan était orné d’un côté de petits personnages nus et souvent obscènes, de l’autre d’êtres très droits, asexués, si ce n’était quelques barbes vénérables. Pourtant la porte d’accès à l’intérieur était plutôt petite ; le passage du corps n’occupait qu’une petite place dans ce portail, le passage de l’esprit était bien plus important.
Dans la pierre étaient gravées toutes les peurs, les angoisses, les espoirs et les consolations du monde.
Même la lumière ne pénétrait à l’intérieur que filtrée et changée par les images symboliques des vitraux.
En rentrant chez lui, il fit un détour par la paeterie, acheta un carnet à couverture de toile et décida que dès le lendemain il visiterait l’iintérieur de la cathédrale et noterait comment les problèmes de limite, les lieux de conflits architecturaux étaient signifiés ou résolus.
Les jours qui suivirent sa visite à la cathédrale, il ne sortit pas beaucoup de sa chambre.
Avant son arrivée dans la ville, il ne s’était jamais penché sur les problèmes d’architecture, il considérait comme tout un chacun que les moulures, les chapiteaux, enfin toutes ces « décorations » avaient été réalisées pour faire « joli » tout en permettant à l’artisan d’exhiber sa virtuosité. Il décida qu’à partir d’aujourd’hui il n’emploierait plus le mot décoration, mais plutôt résolution de conflit ou élément de transition, et passa ses journées à noter dans son carnet tous les endroits où il se passait quelque chose et par quel moyen on avait tenté de rendre la solution acceptable ; cela allait du chapiteau assurant la liaison entre la colonne et la couverture, à la moulure encadrant le panneau, en passant par le chambranle autour de la porte ou la manière de signifier un changement d’espace, de direction, de matière, de fonction ; tout y passa.
Georges
Carnet de notes
Eriger jusqu’à l’échec
(Croquis à l’encre de 3 ouvertures en plein cintre, superposées, en contre-plongée, dont la médiane à deux colonnes)
Sienne, second Dôme
Bourges. Le 31 décembre 1505, la tour nord de la façade de la
cathédrale s’effondre.
Hauteur excessive, fondations insuffisantes.
Reconstruite au 16ème siècle.
(Photo)
Tympan de la cathédrale de Bourges
Jugement dernier
Les Saint Dieu les Diables
Même si une immense sagesse pouvait rendre la mort acceptable, voire
même indispensable, cette acceptation n’est pas de notre ressort,
mais de celui des Saints.
Problème : pas de Saints sans mort !
Conclusion : pas d’issue à priori de ce côté.
Heureusement les diables sont là pour tout arranger.
Les ventres, les seins, les organes génitaux sont remplacés par des figures grimaçantes, ce qui laisse entendre que la faute est liée à la reproduction des corps, donc inévitable.
Une damnation universelle étant un concept inacceptable, il devient
indispensable d’avoir recours aux instances supérieures.
La foi ou la religion salvatrice s’impose d’elle-même.
Peut-être le fondement de cette recherche de la verticalité sans hésitations de l’architecture gothique.
(Croquis stylisé d’un profil de violoncelle à la plume, avec la volute de son rebec, et une prolongation vers le haut en longue droite de la ligne des cordes)
On prend une forme infinie, on la replie sur elle-même : on obtient une
volute.
(Croquis d’un chapiteau d’ordre ionique) (Croquis d’un chapiteau
corinthien)
Dans l’ordre Ionique, la colonne soutient l’édifice et c’est
la ligne horizontale repliée sur elle-même qui est utilisée.
Dans l’ordre corinthien, le chapiteau, même s’il a encore quelque mémoire de support, note la fin de l’érection et c’est la ligne verticale qui s’échappe à travers les feuilles d’acanthe.
Afin de faire paraître les colonnes encore plus hautes on use même
de subterfuges : les lignes verticales des cannelures accentuent l’élancement.
(Photo de 2 colonnes sur fond de ciel)
Timgad (Algérie) temple de Bacchus
Si la tour est conique, ce n’est pas par choix mais plutôt par obligation
:
La forme accepte les manquements technologiques, les défauts de verticalité.
(Dia n° 14)
Minaret de la mosquée de Beni-Izegem (Algérie)
MISSION : construire un château-fort
Phase 1 : Fondation
Par expérience on sait qu’il faut donner aux fondations la plus
grande surface possible afin de répartir le poids de la construction.
Première réflexion : si l’on construit les murs les plus larges possibles, ils seront aussi les plus lourds et cela va l’encontre de la réflexion précédente.
Conclusion : il faut leur donner la plus grande surface et diminuer la largeur au plus vite.
Deuxième réflexion : pas possible de continuer comme ça longtemps sinon on ne montera pas très haut.
Conclusion : il faut changer de géométrie et adapter la verticale
et comme ça ne se fait tout seul et qu’il faudra repartir sur de
nouvelles bases, on construit la première moulure ; ainsi à chaque
fois qu’il faudra changer de direction, de matière ou d’esprit
(impossibilité de continuer une forme indéfiniment, obligation
de percer une surface, délimiter un espace sacré, etc …
) on notera le conflit ou la transition par une moulure.
Des moulures il y en a de toutes sortes, depuis la simple glissade jusqu’au
vrai parcours du combattant.
Il y a celles qui, après le franchissement d’une petite marche, vous mène droit au but (les petits toboggans pour le regard).
Il y en a certaines avec des passages en chute libre, d’autres avec des surplombs que l’on en peut franchir qu’en rappel et celles à sens unique où il est impossible de revenir en arrière.
Il y en a avec leurs petites mélodies populaires, d’autres avec leurs sonneries de trompette, il y a des gigues, des menuets, des sarabandes, des courantes, et même quelques-unes en forme de fugue.
Il y a celles ouvertes au grand public, que l’on franchit sans passe-droit, d’autres réservées aux initiés.
Il y en a pour calmer les esprits, d’autres au contraire pour exciter la curiosité.
Et il y a celles où, si l’on n’y prenait garde, on passerait une vie à se promener, de tresses en torsades, de nébules en méandres, de rubans en rinceaux ; (et bien d’autres lieux encore) et même finir par se blottir dans l’ornement d’une encoignure, oubliant que l‘on était seulement ici pour passer d’un espace à un autre.
Et puis il y a celles qui joignent l’utile à l’agréable, qui arrondissent un angle trop aigu risquant d’être rapidement endommagé, ou risquant de blesser, celles qui empêchent la goutte d’eau de glisser le long du mur.
INTERMEZZO
Et si le soupir existait, il était imperceptible, indiscernable ; il
était certainement ci et là, posé, aussi inconscient et
indispensables que la respiration à la vie.
Tout était plaqué sans « état d’âme », avec une froideur presque brutale, d’une rigueur extrême, et pourtant, je n’ai jamais entendu d’interprétation plus expressive.
Impression sur le fandango du Padré Antonio SOLER interprété par Scott ROSS.
Il est mort mangé par quelque microbe imbécile et inculte.
Si la moulure essaie de rendre acceptable chaque changement de direction, de
volume, d’espace, ou de matière, le chapiteau tente de résoudre
le problème de la fin de l’érection. Après l’utilisation,
dans l’architecture grecque et romaine, de formes géométriques
puis organiques (feuilles d’acanthe), l’architecture romane ne résout
plus le conflit par le matériel mais par le mythe ou le langage symbolique.
(Photo d’un chapiteau roman : un monstre sinusoïdal style dragon
ou serpent marin dévore le coude d’un personnage à grosse
tête qui tient une autre tête par le col, à l’horizontale
devant lui).
Chapiteau de l’église St Germain de Barneville (Normandie)
1er pilier sud face nord-ouest 1ère moitié du 12ème siècle
Intermezzo
A Carlo Gesualdo, prince de Venosa
Mais aussi à Marie d’Avalos et à son amant.
La magie des Anges
Ils commencent par des pieds et finissent par des ailes aux plumes de plus en plus fines, ils ont l’image des corps mortels, mais sont « esprits » ; ils symbolisent la permanence de la vie avec ou sans matière.
Et si l’empilage des pierres qui constituent le bâtiment doit s’arrêter, sil la matérialité de l’édifice a une fin, l’ange lui donne une dimension infinie.
Dia n° 2
Sienne (Italie) le Dôme
Seuls les hommes sont verticaux (trop verticaux), idéaux.
Les animaux sont horizontaux, le plus souvent la tête en bas (sauf le taureau et le cheval) et vomissent l’eau des gouttières.
Exorcismes ?
Donner l’image de la bête la plus vile possible, afin de l’éloigner de l’idéal de l’homme …
Dia n° 7
Cathédrale de Sienne
D’abord les feuilles se recroquevillent, comme écrasées
par le poids de la couverture, comme si la décision de ne pas monter
plus haut était difficile à supporter ; et puis une fois entré
dans le monde des feuilles, on oublie peu à peu ; elles se redressent,
finissent par avoir l’esprit ailleurs, au moment où tout est oublié
surgit la première ligne horizontale, oh ! pas méchante : elle
se replie directement sur elle-même en volute ; mais tout de même,
la sentence est prononcée : il faut aller vers l’horizontal. On
se rebelle une dernière fois, sans grande conviction, en retournant dans
le monde des feuilles, mais la mémoire de la volute est présente
et la feuille est tellement roulée sur elle-même qu’il est
difficile de savoir si elle est feuille ou volute.
Tout est consommé, il faut attaquer la lente escalade de la moulure qui mène à l’horizontal.
(Photo noir et blanc d’un détail de chapiteau à feuilles
d’acanthe sur fond de ciel arboré)
Tipaza (Algérie) vestige d’architecture romaine.
L’architecture gothique a évolué en cherchant à éliminer
les lieux de conflit, ou peut-être est-elle la représentation d’un
monde où le conflit n’existe plus, le passage de la matière
à l’esprit se fait sans heurts. La limite entre la colonne et la
couverture (la voûte) finit par ne plus être notée, les rainures
ou les torsades de la colonne se prolongent jusqu’à la clé
de voûte qui devient le dernier élément limite où
il se passe quelque chose, mais qui est aussi celui qui relie tout.
Les volumes des arcs-boutants sont épurés à l’extrême, comme si l’on avait cherché à éliminer toute matière non indispensable à l’équilibre de la structure.
Le summum de l’architecture conséquente, le HIGH TECH de l’époque.
(Photo d’un arc-boutant en contre-plongée sur fond de ciel bleu)
Arc-boutant de la basilique du Mont Saint Michel (France)
Dans l’architecture mauresque, on n’a pas utilisé l’organique
ou le symbolique, mais la géométrie, ou plutôt sa répétition,
presque à l’infini, avec d’infimes variations, comme le rythme
des debouka répété jusqu’à la transe, la perte
de conscience de l’état initial.
(Photo d’une haute façade mauresque à résille losangique
et unique petite fenêtre carrée)
Malaga (Espagne) : architecture à mémoire mauresque
Prendre un rythme à trois temps (le triangle), un rythme à quatre
temps (le carré), les superposer, les composer, les décomposer
et reproduire à l’infini.
On obtient un des dispositifs de base de l’ornementation Mauresque, ou bien un des systèmes rythmiques typiques de cette même musique.
(Schéma d’une ornementation à motif géométrique répétitif sur ces deux rythmes)
Variation sur une étoile à six branches
(Photo d’un dessus de porte avec œil-de-bœuf et motifs étoilés
bleu turquoise, blanc et cuivre, insérés ente l’ogive et
un cadre rectangulaire)
Malaga (Espagne)
INTERMEZZO
Etrange construction dont la brillance n’était qu’une sorte de trouble souvenir et dont la mélodie à la main droite avait décidé de ne pas reconnaître le plaisir, mais plutôt d’effectuer une sorte de travail souterrain extrêmement obstiné.
Impression sur l’OPUS 42 n° 5 pour piano d’Alexandre SCRIABINE
Après la résolution gothique, la renaissance
(Photo de façade néoclassique à colonnes (6) et fronton triangulaire, découpée selon le contour du bâtiment)
Gent, Palais de justice.
Le portail symbolise une maison, ou mieux : un temple, mais ce n’est pas
un espace clos, l’ouverture dans la « couverture » où
se trouve une autre « maison » habitée par les Dieux, assure
la liaison avec l’infini.
Alicante (Espagne)
(Photo en contre-plongée d’un fronton néo-classique dont le triangle est interrompu par un petit « temple » rectangulaire surmonté d’un arc de cercle, dans lequel une niche abrite une statue de vierge à l’enfant)
INTERMEZZO
La pièce se déroulait comme une promenade calme, à pas égaux.
La mélodie évoluait semblable à la lente déformation des nuages.
Seules les ornementations suggéraient l’apparition d’un papillon, l’hésitation d’un pied dans une ornière, le frôlement d’une branche sur le visage.
Impression sur l’Allemande en la mineur de Jean Philippe RAMEAU.
Miléna – vendredi soir six heures au Milk-Bar
(dessin à la plume, peut-être d’une partie d’un miroir à cadre rococo dans lequel se reflètent des décors rococos)
Afin d’assurer une continuité entre le bâtiment et l’espace,
le matériel et l’esprit, on construisait un petit temple pour quelque
personnage mythique ou symbolique aujourd’hui disparu.
(Schéma en traits fins et gras d’une étroite façade
à pignon, avec collage d’une photographie circulaire montrant le
détail de la lucarne sans fenêtre : « le temple »)
Mechelen restaurant Square
Ou bien une petite maison sans porte ni fenêtre, juste pour l’esprit.
(même type de représentation : schéma = détail photo
circulaire)
Mechelen Hôtel de ville
L’intérêt des sciences occultes n’est pas de savoir si l’on peut lire l’avenir dans le marc de café ou dans les boules de cristal, si grâce au pendule je retrouverai je ne sais quoi, si à l’aide de l’astrologie je ferai un mariage heureux ; l’intérêt est d’envisager le monde à travers une structure hors logique (ou plutôt avec une logique interne, autonome) échapper à la contrainte de la raison mathématique ou scientifique, accepter un cheminement hors normes, hors morale, un micro-système qui donne la parole à l’intuition, à la spontanéité.
Tout ça ressemble beaucoup à l’ornementation dans l’architecture baroque ; si la structure du bâtiment est régie par les ois de la stabilité, si le néo-classicisme est le seul style qui permet de construire sans prendre de risques, l’ornementation crée elle une structure parallèle qui se moque des contraintes de la construction, qui vit son rêve propre, dans laquelle le vocabulaire n’a pas connaissance de la grammaire, qui fixe ses propres règles du jeu.
Ici aussi on a construit au-dessus des maisons du corps les petites maisons de l’esprit, on en empile même plusieurs les unes au-dessus des autres, avec leurs successions de volutes de lignes qui refusent de finir et qui s’aplatissent même un peu au contact de la maison du corps.
(Dessin à la plume et au crayon se prolongeant en continuité avec
le dessin de la page en vis-à-vis : haut d’une longue façade
avec faux-pignons répétés à l’avant du toit,
à deux niveaux, et bordures de volutes enroulées, se terminant
par un triangle apical)
Hof van PRANT – Mechelen 17° siècle
On termine la construction par une mansarde, on coupe même la fenêtre par un triangle, parce qu’on a vu quelque chose qui ressemblait à ça à côté.
De part et d’autre de la mansarde, on colle un cylindre, ce qui peut vaguement évoquer (pour un passant très myope) le souvenir de l’image d’à côté.
(Dessin à la plume et au crayon, façade en continuité de
celle de la précédente. Les faux- pignons sont remplacés
par des mansardes)
Collège St Rombaud – 20° siècle
L’ornementation baroque et surtout rococo, supportée par une architecture de base néo-classique sans grand intérêt, tend vers la représentation d’une sorte de chaos fondamental, comme si celui-ci était une superposition de multitudes de paramètre élémentaires parfaitement définis mais transparents.
Analogie avec l’ornementation de la musique baroque et la structure du contrepoint.
(Photo du côté d’un portail rococo, à colonne spiralée,
angelots, volutes et ornementations variées : détail du portail
présenté sur la page en vis-à-vis)
Sonate en do dièse mineur pour clavecin du Padré Antonio Soler
(1729-1783)
Portail de l’église Sainte Marie d’Alicante réalisé
par Manuel VIDA en 1721
(Photo d’un portail rococo à deux niveaux, avec colonnes spiralées et surcharge ornementale)
Les choses qui ne marchent pas, il ne faut pas les jeter, au contraire il faut
les modifier, les transformer, c’est là que l’on peut se
donner la chance de découvrir une nouvelle situation ou de résoudre
un problème.
Ken BUTLER
A force d’observer systématiquement la structure des bâtiments, l’ornementation, il finit par se prendre au jeu. Il consulta tout d’abord les ouvrages spécialisés qui lui tombaient sous la main, mais de fil en aiguille finit par les rechercher. Si au début il les consultait par simple distraction, il arriva un moment où il les étudia frénétiquement et devint un spécialiste dans le tracé des doucines, des becs de corbin à deux ou trois centres et de bien d’autres figures géométriques qui composaient les moulures. Ce qu’il appelait autrefois « des petits toboggans pour les yeux » était devenu «cuvet renversé ».
Si cela permettait aux spécialistes de s’y retrouver plus facilement, cela enlevait beaucoup de poésie à ses descriptions, mais, ce qui était le plus grave (il s’en aperçut rapidement), l’éloignait de sa vraie recherche.
Il découvrit néanmoins quelques détails intéressants, mais retourna finalement à ses véritables préoccupations.
Après tous ces jours passés à noter ses réflexions sur la ville, il eut envie d’en sentir à nouveau l’odeur, d’être bousculé par la foule, de contempler les jambes des filles.
Il ne se dirigea pas comme de coutume vers le centre (ou du moins ce que l’on avait l’habitude d’appeler ainsi, (peut-être à cause de la grand-place) : la vieille ville de SCity ne possédait pas de centre à proprement parler ou plutôt tout était centre de quelque chose ; mais vers un quartier populeux situé en contrebas qu’il connaissait peu et où il était possible de s’égarer, mais ça il s’en moquait, peut-être même qu’il le cherchait un peu !
En descendant il croisa Aurélia, Fauve et Eliane, sautillantes, bronzées, espiègles et court vêtues, riant comme si le monde leur appartenait (et c’était peut-être vrai). Fauve lui fit un petit salut de la main (à l’italienne, à la hauteur du visage, en la refermant deux fois de suite très vite), tout en continuant à rire et à jacasser avec les deux autres. Il répondit par un sourire qu’il aurait voulu communicatif mais qui resta collé sur son visage comme un sparadrap sur une cicatrice fraîche, et dont il était tout aussi douloureux de se défaire … Je crois bien que c’est une bousculade avec un passant aveugle ou quelque chose comme ça qui l’en débarrassa, avec un petit frisson froid dans le dos.
La rue était étroite, pleine de monde, les rares voitures qui s’y aventuraient étaient les taxis, des taxis jaunes décorés d’une ligne vert pâle, cent fois repeints (au pinceau, sans grand soin : seule la couleur avait de l’importance).
Le quartier était plein de petits bijoutiers et de cinémas permanents qui à part quelques salles spécialisées dans els fils X projetaient soit des films de karaté provenant de Hong-Kong, soit des productions indiennes pleines de géants, de cyclopes et de jolies femmes légèrement voilées, très romantiques et toujours sauvées par un très bel homme bronzé et musclé.
Grande différence avec les films qui faisaient recette dans le quartier des affaires : c’était en général des super-productions à caractère romantico-humanitaire, ça donnait bonne conscience à la bande de requins qui la peuplait et ça coûtait pas un rond (même si les places dans ce quartier avaient fortement augmenté, dans le seul souci de tenir les salles propres), elles ne pesaient vraiment pas lourd dans le budget loisirs de l’homme d’affaires moyen, et c’était tellement réconfortant de pouvoir s’apitoyer sur le sort du tiers-monde, des sans-logis, des victimes de tout poil sans avoir à subir la moindre odeur désagréable par écran aseptisé interposé, par l’intermédiaire d’un metteur en scène idolâtré, choyé, arrosé de millions.
Et on vous faisait avaler le dernier regard du prisonnier, dans sa cellule, (naturellement condamné injustement pour bien faire sentir qu’à la justice on y tient) avec une gorgée de sextet de Brahms.
Sa marche sans but finit par l’amener dans un quartier endommagé par les bombardements et qui n’avait été qu’en partie reconstruit.
Une image sur un mur délabré attira son attention : une femme immense et droite, provenant sans doute d’une affiche publicitaire, en noir et blanc, grossièrement déchirée avait été collée au-dessous de deux brèches en forme d’ailes, percées par des obus dans le mur.
En enlevant la matière du mur, les bombes avaient transformé l’image de femme en image d’ange ! …
Il resta un long, un très long moment immobile avant de reprendre sa marche.
La lune se lève, le soleil se couche, Georges rencontre Arthur sur le pont ; ils s’assoient côte à côte et Arthur lui raconte l’histoire suivante :
Conte
Il n’y a pas si longtemps que ça, dans un pays prospère,
vivait d’un côté de la ville dans son château, un roi
très puissant et de l’autre côté, dans une humble
masure, un ouvrier et son fils nommé Gaëtan. Le roi, bien entendu,
faisait partie du monde des rois et son travail consistait à élaborer
des projets grandioses pour son royaume et, conséquence fatale, à
récolter des impôts pour les finances. Gaëtan lui, faisait
partie du monde des fourmis et la destinée des fourmis était de
travailler : trouver à manger, tricoter des pull-over pour se protéger
du froid, construire des maisons, des armoires pour les provisions etc…
etc …
Mais il fallait aussi (tâche ô combien ingrate) travailler pour le roi, son château et sa cour qui, entre parenthèses, était de plus en plus nombreuse et oisive et n’avait que deux préoccupations : avoir et paraître.
Gaëtan n’était ni très malin, ni très courageux et ne savait construire ni les maisons, ni les armoires, peut-être même était-il un peu simple d’esprit ; mais ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était se promener. Les commissions et les livraisons ne manquant pas dans le monde des fourmis, s’il n’y avait pas urgence, c’était le travail de Gaëtan, et tout le monde y trouvait son compte.
Un matin d’été, comme beaucoup de matins d’été, Gaëtan fut chargé de porter un petit paquet dans le village voisin. Le soleil brillait et Gaëtan partit particulièrement joyeux, sautillant d’un côté à l’autre du chemin. De temps à autre, il choisissait un caillou sur le bord et du pied, tapait dedans, comme d’autres le feraient avec un ballon. Un de ces caillloux, peut-être un peu plus gros que les autres, atterrit au beau milieu de la chaussée, mais il ne s’en soucia pas et continua son chemin.
Quelques instants plus tard, le roi dans son carrosse tiré par quatre
chevaux, emprunta le même chemin (il revenait de visiter le roi du pays
voisin et, ayant été à son goût fort mal reçu,
avait décidé qu’à son retour au château il
lui déclarerait la guerre).
Le roi était pressé, le carrosse roulait à vive allure et le cocher ne vit pas la pierre sur le chemin ; la roue rebondit sur celui-ci, le carrosse bascula, entraînant dans sa chute le premier cheval, qui fit tomber le deuxième, qui lui-même fit tomber le troisième ainsi que le quatrième. Le cocher tomba du haut de sa plate-forme et se brisa la jambe ; les chevaux, eux, étaient hors d’usage.
Le roi s’en sortit sans trop de dégâts, si ce n’est qu’il cabossa sa couronne et, chose grave pour un roi, dut rentrer à pied au château. La marche à pied et les émotions de l’accident apaisèrent sa colère contre le souverain voisin, il en oublia même de lui déclarer la guerre.
Un paysan des environs passant par là, mit des attelles aux chevaux, transporta le cocher à l’hôpital et débita le carrosse en planches pour se chauffer l’hiver.
Le cocher se remit rapidement de sa blessure et Gaëtan, toujours aussi insouciant, continua encore longtemps ses livraisons.
L’heure était déjà fort avancée lorsque Georges
poussa la porte du café où il avait fixé rendez-vous avec
Miléna ; les tabourets étaient vides et déjà alignés,
et le serveur, derrière le comptoir, absorbé par une grille de
mots croisés, ne semblait plus se préoccuper de ce qui se passait
dans la salle.
Il ne restait plus que deux tables occupées, l’une par un couple très jeune que Georges observa un instant, peut-être à cause du contraste entre la carrure et le visage un peu lourd du garçon et l’extrême finesse de la fille au teint très pâle, pâleur accentuée par des cheveux noirs et raides tombant sur les épaules.
Le garçon parlait peu et couvrait la fille d’un regard très doux et attentif, peut-être même un peu protecteur, la fille par contre, aux yeux noirs très brillants, parlait avec animation ; ce n’était plus une table et deux chaises dans un café quelconque, mais une île …
L’autre table était occupée par Miléna et Janos.
Janos semblait déjà lancé dans de grandes explications que Miléna suivait d’une oreille complaisante mais certainement un peu distraite.
Georges s’assit sans bruit, posa sa main sur la jambe de Miléna, regrettant secrètement que cette main ne fasse pas deux fois plus de surface … Janos se tourna vers Georges, espérant trouver en lui un auditeur plus attentif et poursuivit un instant ses élucubrations, puis se leva et commanda une nouvelle bière, en but une gorgée, posa son verre sur la table et reprit :
« Il faudrait essayer de construire en tendant vers une sorte « d’anarchie conséquente », partir d’une situation ou organisation de base (il n’y a pas de base à définir à priori : tout peut faire l’affaire). Cette structure serait entièrement constituée d’éléments rétrospectifs, bien se garder de toute prospection ou spéculation ; n’envisager qu’une disponibilité, une mobilité qui puisse assimiler le maximum de paramètres nouveaux et imprévisibles issus de la confrontation de la structure ou organisation de base avec son environnement.
Modifier la structure afin qu’elle intègre les nouveaux paramètres
; pousser l’expérience en répétant le même
schéma, même si elle entraîne son auto-destruction.
Dans ce cas, recommencer l’expérience en intégrant cette nouvelle donnée et tous les paramètres enregistrés lors de la précédente ; et ainsi de suite … »
Georges essaya mentalement de créer une situation en appliquant cette méthode de travail, il abandonna vite ; sans confrontation avec l’environnement la démarche était absurde.
Miléna se tourna ostensiblement vers la lumière et commença à examiner ses cheveux pour voir s’ils étaient fourchus ou quelque chose comme ça. Lorsque Janos philosophait ou se lançait dans de grandes théories, il ennuyait Miléna et même quelquefois, comme aujourd’hui, l’énervait sérieusement.
Janos n’y fit pas attention, mais vit l’embarras de Georges, ou peut-être même l’avait-il prévu ; il fauilla dans sa poche, en sortit un papier chiffonné qu’il déplia et lui tendit : « Tiens, comme ça ! »
(Schéma de la croissance des polypes)
Ce matin naissait le quarante sept millionième polype de cette branche de corail ; son ombre fut fatale au dernier né d’une branche cousine éloignée : elle cessa de grandir dans cette direction.
Georges sourit, plia soigneusement le papier et le rendit à Janos qui
poursuivit :
- « Au lieu de vouloir faire quelque chose à tout prix, il faudrait essayer de tout mettre en œuvre pour qu’il se passe quelque chose. L’essentiel n’est peut-être pas dans la pureté, ou l’unité, mais dans le chaos, la multitude. L’idéal serait une situation capable d’accepter un maximum de désordre. »
Il s’arrêta un instant, puis se reprit :
- « Non, pas le désordre, mais plutôt un maximum d’ordres microscopiques élémentaires. Au lieu de défendre la grande idé du chef, laisser à chacun le soin de défendre se petite idée ; le baroque non seulement comme ornementation, mais comme principe de base. »
Miléna bailla et prétexta la fatigue et l’heure tardive pour se retirer. Elle savait bien que la discussion s’éterniserait et ne prendrait fin que noyée dans la bière.
Georges regarda Miléna s’éloigner avec un peu d’amertume
…
Ce soir, les explications de Janos ne le captivaient pas, il avait la tête ailleurs : Miléna qu’il avait laissé partir, Arthur et ses histoires. Le seul mot qui avait attiré son attention était le mot : « BAROQUE », il se mit à rêver, il imagina un bâtiment où les murs seraient des successions de vagues qui s’amplifient puis déferlent ou s’écrasent sur les chambranles des portes, où les fenêtres seraient de différentes tailles, mais placées suivant un rythme défini, et avec, à la hauteur des yeux, de fausses petites portes, en bas-relief, disposées à intervalles réguliers (la longueur d’un pas par exemple).
Des cours intérieures avec des allées de promenade pleines d’obstacles, forçant les jambes à effectuer une sorte de danse, des sens uniques, des labyrinthes où les promeneurs seraient obligés de se croiser.
Il imagina des rues, des trottoirs avec des escaliers qui seraient le contrepoint des façades situées à l’arrière-plan, non pas seulement pour le plaisir des yeux, mais aussi pour forcer le promeneur à adopter un rythme qui soit en relation avec l’impression visuelle, comme si les yeux étaient la main droite du claveciniste et les jambes la main gauche.
Emporté par ses rêves il continua à haute voix :
-« On pourrait même construire toute une avenue basée sur le choral BWV 650 de Bach ; je choisirais même l’interprétation de Karl Richter à l’orgue de la Jaegersborg-Kirche de Kopenhagen (c’est la plus belle). Les bâtiments seraient construits au rythme de la main droite et en auraient la hauteur et la durée, les lieux de passage se situeraient sur deux niveaux : la « main gauche » serait réalisée en matière lisse, avec une extrême précision, la « pédale » en matière plus rugueuse, surtout lorsqu’elle utilise un registre nasal. »
Janos sourit, sans toutefois l’interrompre.
Lorsque Georges eut épuisé ses fantasmes, Janos reprit :
-« Quand j’emploie le mot « Baroque », il ne s’agit pas de forme ou de traduction, mais d’esprit baroque.
Il faudrait au contraire construire avec une extrême parcimonie et puis ouvrir très grand les yeux, tendre l’oreille, aiguiser l’attention à l’extrême, accepter le viol éventuel de la réponse et puis recommencer avec cette brisure dans le ventre. »
Le serveur s’extirpa de derrière son comptoir et méthodiquement (en commençant par l’entrée) essuya les tables et retourna les chaises dessus, chassant ainsi le jeune couple de son île. Georges et Janos se séparèrent un peu avant que leur tour arrive, Janos s’enfonça dans la nuit et Georges prit al direction de la maison de Miléna.
Le lendemain, à la fin du jour, entre chien et loup, Arthur et Georges
se rencontrèrent sur le pont, s’assirent côte à côte
et Arthur lui raconta l’histoire suivante :
Conte
Il y a très longtemps vivait dans un minuscule jardin de banlieue un ver de terre répondant au nom de Gabriel.
Si Gabriel avait élu domicile dans un jardinet, c’est parce qu’il était tellement petit qu’il était impossible d’y planter un arbre fruitier et que, comme chacun sait, les arbres fruitiers attirent les oiseaux, et que les oiseaux sont les pires ennemis des vers de terre.
Bien sûr, il y avait aussi les taupes, ces sortes de bulldozers gris et aveugles qui, en creusant leurs galeries énormes, dévoraient tout sur leur passage, on dit même qu’elles recherchaient particulièrement les vers de terre. Heureusement, Gabriel avait un allié précieux : Max le jardinier. Max était un géant au moins grand comme vingt vers de terre ; la première fois qu’il avait vu ses chaussures, Gabriel avait eu très peur. C’était un matin d’automne, il faisait, comme tous les matins d’automne, sa promenade dans la rosée, quand soudain la terre s’était mise à trembler et à trembler de plus en plus fort : boum, boum, boum, avant qu’il n’ait le temps de se rendre compte de quoi il s’agissait, une énorme semelle brune s’abattait sur lui ; il eut juste le temps de se glisser entre les crans de la semelle, la position était inconfortable, heureusement la semelle s’éloigna aussi vite qu’elle était venue avec les mêmes boum boum boum. Sa frayeur passée, il osa même jeter un coup d’œil afin de voir ce qu’il y avait au-dessus des chaussures mais à part les jambes de pantalon bleu foncé, il ne discerna pas grand chose, tout le reste était perdu dans la brume du matin.
Avec le temps, Gabriel s’enhardit, il prenait même plaisir à
observer les allées et venues de max (en se postant toutefois à
un endroit bien protégé).
Il apprit ainsi comment Max attrapait les taupes avec d’immenses mâchoires
d’acier qu’il plaçait dans les galeries de celles-ci.
Ça, c’était le bon côté des choses, mais comme paraît-il, toute médaille a son revers, Max avait aussi des habitudes exécrables, comme par exemple, tous les ans à la même époque, de mettre tout le territoire de Gabriel sens dessus dessous, à l’aide d’une grande lame brillante extrêmement dangereuse pour els vers de terre ; mais là aussi à force d’observations, Gabriel constata que Max retournait la terre avec ordre : il commençait toujours par un coin du jardin et se déplaçait de côté, un peu comme le font les crabes, (bizarre réflexion, pour un ver de terre qui n’avait naturellement jamais vu de crabes mais qui, chose étrange, en avait entendu parler ! ), puis lorsqu’il était arrivé à la clôture, avançait d’un pas et recommençait son déplacement sur le côté, dans l’autre sens et ainsi de suite.
Donc, à chaque fois que ce remue-ménage commençait, gabriel s’aplatissait contre la clôture, et dès la deuxième rangée entamée, se lissait dans la partie retournée ; ce qui offrait l’avantage d’être théoriquement à l’abri des coups de bêche et de pouvoir se déplacer rapidement (la terre étant beaucoup plus friable*).
Mais ce jour-là, comble de malchance, le voisin de Max était lui aussi dans son jardin (il n’y mettait pourtant que très rarement les pieds) et chose exceptionnelle, entama une discussion avec Max. Ce dernier s’approcha de la clôture et, pour être plus à l’aise, planta sa bêche dans le sol, juste au-dessus de Gabriel et … le coupa net en deux parties égales.
Bien qu’extrêmement douloureux, l’accident ne fut pas dramatique et la vieille croyance qui veut qu’un ver de terre coupé en deux donne deux vers de terre parfaitement normaux, s’avéra exacte.
(* Gabriel aurait peut-être dit moelleuse)
Lorsqu’il furent remis de leurs blessure, les deux moitiés de Gabriel,
ou plutôt les deux vers de terre, décidèrent d’un
commun accord que l’un continuerait de se faire nommer Gabriel et que
l’autre, peut-être un peu plus court, répondrait au nom de
Raphaël.
Bien qu’ayant la même expérience de la vie, Gabriel et Raphaël se comportaient de façon fort différente.
Gabriel continua d’observer tout ce qui l’entourait, et osa même formuler quelques théories, parfois judicieuses, mais qui pour un ver de terre n’offraient pas grand intérêt, sinon celui de provoquer quelques migraines matinales. Quant à Raphaël, il avait élu domicile dans une région habituellement plantée de salades, ne se posait pas beaucoup de questions et, particulièrement gourmand, se régalait entre les racines de celles-ci. La conséquence en fut que ces salades aux racines aérées par les petites galeries de Raphaël poussèrent mieux qu’ailleurs.
Max, particulièrement heureux de la taille de ses salades, ne sut jamais pourquoi elles poussaient si bien dans ce coin de son jardin.
La maison était calme, le pick-up diffusait une pièce de Louis-Nicolas de Clairambault écrite pour « les demoiselles de St Cyr ».
Georges se pencha vers Miléna :
-« Tu vois, ce que je voudrais, c’est écrire un livre ; ce serait un livre constitué comme tous les livres de pages qui se succèderaient, mais sans ordre apparent. Pas d’histoire, pas de fil conducteur et pourtant il serait peut-être possible d’y découvrir une logique involontaire, celle qui serait juste due à la nécessité d’écrire, à l’énergie qui pousse à noircir les pages, celle qui est contenue dans la graine de chêne ou d’érable, est incapable de prévoir, ni même d’intervenir sur la forme qu’aura l’arbre (qui sera elle fonction de ce qu’il se passe chaque jour). »
… Non, Miléna ne voyait pas, elle avait la tête ailleurs, calme, sereine, mais surtout enceinte.
Il faudrait peut-être même l’écrire en étranger,
en arabe ; en anglais ou en chinois … non, pas en chinois, il faut rester
à la frontière de l’inexprimable.
L’extérieur de la couverture serait vert pâle, le vert pâle des mosquées, le vert pâle des salles d’opération, le vert pâle des asiles d’aliénés, le vert pâle de la salle d’attente des photographes Nadar. La face intérieure serait remplie de tous les noms des personnes qui m’ont fait vivre, ne serait-ce qu’une seconde.
Gent 1993